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Chronique des évènements du dialogue islamo-chrétien

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dimanche 30 mai 2010
Marie-Thérèse Urvoy:"Le dialogue islamo-chrétien: du principe à la réalité"
By Charim @ 09:33 :: 4286 Views :: 3 Comments :: Article Rating :: Expression - Awal, Chronique des évènements du dialogue...
 

            3. Leurs prophètes. Ils ont un grand maître, Louis Massignon (décédé en 1962), érudit aventurier au parcours signalé tantôt. S’y ajoutent l’étrange et énigmatique Louis Gardet (décédé en 1986) et le très oriental Georges Anawati (décédé en 1994), à la jovialité ecclésiastique, fin diplomate, apprécié de tous. Hormis son travail essentiellement de collecte bibliographique, ses écrits au parfum « dialogique » sont empreints d’une gaie et gentille convivialité.

            Citons aussi l’abusivement récupéré P. Jean-Mohamed Abdeljalil (décédé en 1979), marocain converti, devenu prêtre franciscain. Il était un grand connaisseur de l’islam et en cette qualité il écrivit les pages les plus lucides et les plus authentiques sur l’islam et les musulmans. Le P. Abdeljalil, parce qu’il était pacifique, intelligent et posé, fut déclaré par le P. Borrmans [7] « témoin du Coran et de l’Evangile » [8]. Le P. Jomier était choqué par ce parallèle incompatible et antagoniste; il le jugeait déplacé et trompeur.

            D’autres prophètes sont éventuellement intégrés à la liste, tel le P. Mulla Zadé, converti venu de l’islam, comme le P. Abdeljalil; leur conversion à tous deux est interprétée comme consubstantielle au dialogue islamo-chrétien. Apparemment, pour les gens du dialogue, on ne quitte pas une confession pour une autre jugée meilleure, mais pour vivre entre deux pôles, dans la tranquillité de la duplicité.

            Bizarrement, on trouve le P. Charles de Foucauld dans ce nombre (cf. le déplorable article de Gérard Joulié, dans L’homme nouveau du 4 juillet 2009).

            4. Leurs prières. Ils ont leurs prières, avec une liturgie appropriée et un rituel évocateur. Tout a commencé par un recueil intitulé Chrétiens et musulmans: prier ensemble?, proposé par le SRI à la commission doctrinale de l’épiscopat français. Après consultation de deux spécialistes qui dénoncèrent les ambiguïtés, celle-ci opposa un refus. Le secrétaire général du SRI (organe émanant en principe de la conférence épiscopale), coauteur du document, déclara simplement: « je passerai outre ». De fait, le document a été publié sans aucune réaction de l’épiscopat. Quelques six ans plus tard, le recueil s’est étoffé. Il est devenu un épais « document de travail » du Comité Islam en Europe du Conseil des Conférences Episcopales Européennes et de la Conférence des Eglises Européennes. Le texte est trilingue (français-anglais-espagnol) pour une diffusion mondiale [9].

            Le contenu est éminemment équivoque. On se hasarde à prononcer « Dieu-le Fils » sans risque puisque cela figure dans des passages qui n’appellent pas de réponse de la part des musulmans. En revanche, on cèdera plus que de raison à l‘islam, comme par exemple:

« On allume les bougies près du Coran et de la Bible, puis on lit la Fâtiha, puis on récite un texte de la Vie du Prophète. On entonne un chant sur la venue du Prophète. On récite huit courtes prières pour la méditation. On récite le Notre Père avec des commentaires musulmans. On accomplit le rite du partage des dattes et du pain. Ensuite les croyants, chrétiens et musulmans, en cercle, se passent le pain et gardent un morceau avant de le donner au voisin. Ils feront de même avec le plateau de dattes, en se souhaitant mutuellement al-salâm en guise de bénédiction ».

Nous relèverons le Pater commenté islamiquement.

            Citons encore un second exemple, au sujet du mariage islamo-chrétien:

            « Ordre de célébration de mariage islamo-chrétien […]

Déclaration des conjoints:

a. déclaration de l‘époux musulman,

b. déclaration de l‘épouse chrétienne ».

Rien n’est prévu pour une musulmane se mariant avec un chrétien: c’est une acceptation délibérée de la sharî‘a. Nous sommes dans un dialogue à sens unique, l’islam interdisant ce type de mariage et exigeant la conversion du chrétien (profession de foi et circoncision) avant toute cérémonie, et les enfants étant ainsi automatiquement musulmans, à l’instar du père.

            On trouve également, entre autres, dans Prier avec les musulmans, le passage suivant qui est significatif des concessions accordées:

« En premier lieu, il faut mettre la récitation du Coran et sa méditation dans le silence du cœur pour rendre la parole de Dieu présente dans la vie. A partir d’elle, la piété musulmane a développé une des formes de prière les plus belles et des plus accessibles aux non musulmans: la méditation des plus beaux noms de Dieu accomplie en privé à l’aide du chapelet de 99 grains ou en commun, notamment dans les cercles confrériques [10]».

            Une partie du document (p. 22-25) est consacrée aux textes de la « Tradition soufie ». Ils sont effectivement porteurs. On y évoque sereinement un texte de Rabî‘a al-‘Adawiya (décédé en 801), considérée par l’islam comme la première femme soufie, sauf que son soufisme ne reflétait pas encore une quelconque empreinte islamique. Suivent les textes de trois turcs, présage - peut-être - d’une Turquie européenne.

            En bref, on peut faire les remarques doctrinales suivantes:

1. Le document pourrait être utile

a. s’il n’était pas présenté comme officiel, avec patronage de l’Eglise.

b. si étaient précisés les dangers d’équivoque qu’il y a à normaliser des situations malgré tout exceptionnelles (mariages mixtes, pèlerinages…).     

2. Faire de ces prières une manière normale de s’adresser à Dieu signifie occulter nos différences [11]. Les musulmans peuvent légitimement assimiler ces textes à une sorte de liturgie valable en permanence, avec ou sans occasion. D’où le danger de faire croire aux musulmans que les chrétiens sont en route vers l’islam. Ainsi, (p. 6 n° 15 du document initial), il est dit qu’ « on devrait rapprocher la salat [la prière rituelle] de la messe ». Ces mots voilent une différence essentielle: non seulement dans la messe les chrétiens célèbrent des dogmes (l’Incarnation, la Trinité et le Salut) par lesquels ils prient Dieu, mais surtout ils le reçoivent vivant dans leur âme par un sacrement, l’eucharistie. Le musulman prie et communique avec Dieu transcendant; il est « devant Dieu ». Le chrétien prie et communie « en Dieu », à la fois transcendant et immanent.

            5. Leurs pèlerinages. Comme les chrétiens d’une part et les musulmans de l’autre, les islamo-chrétiens ont leurs pèlerinages. Massignon a donné l’exemple en récupérant le pèlerinage de Vieux Marché en Côtes d’Armor, pèlerinage traditionnellement consacré aux sept « saints » évangélisateurs de la Bretagne. Dans un élan syncrétiste, accompagné de ses adeptes, il y a célébré à la fois les sept dormants d’Ephèse de la tradition chrétienne et les « gens de la caverne » du Coran.

            Le responsable d’une revue financée par la France, soufi marocain, m’annonçait fièrement, en 1999, sa satisfaction de voir que le cru islamo-chrétien de cette année-là était « grandiose », car ils étaient plus de cinquante à s’être rendus en pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, où ils avaient pu se balancer en chantant des prières boutchitchiya (confrérie à laquelle ils appartenaient et qui recrute essentiellement des convertis). Il s’extasiait de voir que ses compagnons chrétiens étaient les plus performants pour les rythmes et cadences. Il ne semblait pas s’être aperçu de l’image traditionnelle de Saint Jacques matamoros.

            Selon sa propre définition, « le Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne (GAIC), constitué de croyants, chrétiens et musulmans, s’est donné pour mission de contribuer au développement d’une meilleure connaissance mutuelle des communautés chrétiennes et musulmanes et de promouvoir les valeurs éthiques et spirituelles communes à l’islam et au christianisme dans le cadre d’une laïcité ouverte ». Dans la mouvance de l’œuvre du SRI et de son opération chrétiens et musulmans? Prier ensemble?, le GAIC organise un pèlerinage islamo-chrétien que le SRI présente ainsi pour 2009: « pèlerinage islamo-chrétien à Chartres sur les pas de Marie, avec marche, visite guidée sur les lieux et leur symbolique, et itinéraire spirituel d’une chrétienne et d’une musulmane » [12].

            L’orientation du GAIC est mieux identifiable avec les éléments suivants publiés sur leur site et relayé par le SRI:

- l’article n° 105 est consacré à la contestation de « l’héritage chrétien de l’Europe »;

- dans la rubrique « Brèves », sur sept articles, il en consacre six au conflit israélo-palestinien à Gaza;

- dans l’article n° 56, le discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne est dénoncé.

            Voici l’argumentaire publié par le GAIC pour le pèlerinage à Chartres:

« Marche ouverte à toute personne respectueuse des convictions d’autrui. Pourquoi? Pour que fidèles à nos fois respectives, nous nous rapprochions de Celui qui est tout proche de nous ».

            6. Leurs médias. Comme toute organisation instituée, les islamo-chrétiens recourent aux médias, des plus classiques aux plus sophistiqués. Je parlerai des plus visibles, qui sont les classiques, sur papier, et je laisserai l’internet aux connaisseurs.

            (a) Se comprendre est un mensuel émanant des pères blancs et diffusé par abonnement. Il est dirigé actuellement par Jean-Marie Gaudeul, ex-directeur du SRI. La tonalité de cette revue est bien représentée par son numéro de décembre 2008 consacré au « Forum » islamo-catholique, à savoir la rencontre avec le Pape, du 4 au 6 novembre 2008, de deux délégations chrétienne et islamique. Cette rencontre avait été demandée par les 138 (devenus après deux ans 280) imâms signataires de la Lettre au Pape après le séisme de Ratisbonne. Or, dans la délégation islamique de 28 membres, figuraient huit convertis à l’islam, dont certains fort célèbres pour leur souriante agressivité, tel l’imâm Palavicinni. Figurait également le Libyen enflammé Aref ‘Alî Nayed, professeur au PISAI, polémiste virulent [13] qui a adressé une lettre au Pape le tançant pour avoir baptisé le jour de Pâques l’Egyptien Magdi ‘Allâm. Il y avait également l’Algérien Mustapha Chérif, qui a proclamé dans la presse qu’il « enseigne l’islamologie au Pape » pour avoir été reçu par celui-ci vingt minutes en audience dans la Vaticana ! Enfin, on ne peut manquer de signaler la présence dans cette délégation de Tariq Ramadan, islamiste des plus roués et des plus médiatisés, ami des pères blancs, dont l’un l’a introduit à l’Institut Catholique de Toulouse en 1999, et pour un an. En revanche, dans la délégation chrétienne, aucun chrétien issu de l’islam (tel Magdi ‘Allâm, auteur d’une belle lettre explicative de sa conversion), mais des membres triés avec soin pour leur orthodoxie islamo-chrétienne. On y trouve également des figurants, œuvrant dans l’interreligieux en général, mais sans aucune formation islamologique.

            2. La Lettre du SRI. Elle sort sous forme de bulletin. Les éditos de son directeur Christophe Roucou sont des plus significatifs. Il veille à protéger les susceptibilités islamiques, et se fait le porte-voix élogieux de toutes les activités des islamo-chrétiens. Actif et menaçant, il contrôle l’orthodoxie du dialogue et sait intervenir auprès des évêques de France pour le choix de chacun d’entre eux en matière islamo-chrétienne.

            3. Islamochristiana. C’est le reflet de l’action du PISAI. C’est une revue annuelle qui relate tout ce qui se passe sur la planète islamo-chrétienne: rencontres, démarches diplomatiques, lettres (comme celle de ‘Aref Nayed au Pape). Une section est consacrée aux comptes-rendus de tout livre touchant, de près ou de loin, aux relations entre islam et christianisme. Lorsqu’un livre n’est pas « dialoguement correct », les recenseurs, sans arguments scientifiques, se montrent agressifs, voire malhonnêtes (cf. les comptes rendus du livre de F. Jourdan, Dieu des chrétiens et Dieu des musulmans, denotre Action psychologique dans le Coran, et de bien d’autres). Nous nous souviendrons de l’ancien recteur du PISAI, Etienne Renaud, expliquant, sur son site propre, qu’il faisait partie de sa mission au Yémen, durant son séjour de sept ans, de faire découvrir aux paroissiens chrétiens « les richesses spirituelles de l’islam »

            4. Les gens du dialogue au Caire ont une revue, en principe annuelle, le MIDEO (Mélanges de l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales), qui a une tradition scientifique, mais qui s’est ouverte depuis quelques temps au même genre littéraire que le PISAI (d’autant plus qu’il fut un temps, pas très lointain, où il était question de fusionner les deux instituts).

            L’action islamo-chrétienne des Dominicains du Caire est des plus significatives. Il faut signaler les « Journées romaines », initiées par le P. Anawati soucieux « de promouvoir au sein de l’Eglise catholique une meilleure connaissance de l’islam et de favoriser le dialogue interreligieux »; il avait eu l’idée de ces journées avec quelques Pères Blancs. L’« impulsion prophétique » se prolonge en 1974 par la création d’une structure dominicaine spécifique, appelée Secrétariat pour l’islam. En 1977, c’est la naissance des « Journées romaines dominicaines ». Leur organisateur est le P. E. Platti, puis le P. J.-J. Pérennès, lequel est le biographe officiel de l’ordre pour les prêcheurs ayant fait de l’islamo-chrétien. De tenue épisodique (les dernières JRD ayant eu lieu en 2001 et 2005) leur huitième rencontre a eu lieu en 2009.

            Ces réunions sont l’occasion de rencontre de toutes les tendances et tous les courants à la page, leur dénominateur commun étant le langage théologique châtié pour faire des propositions telles que: "le redéploiement de la Trinité en trois « modèles », afin de permettre à tout élément exogène une greffe à sa mesure". Il s’agit, avec des dehors formellement attrayants, de réconcilier les religions et les systèmes théologiques opposés. Tel parmi les plus grands théologiens catholiques du monde anglophone s’y acquitte de sa tâche relativiste dans l’approbation de tous. Tel autre, directeur d’un ISTR, apporte son témoignage magistériel sur le thème: "la Trinité et la diversité religieuse". Le partenaire musulman y « explique comment fonder le pluralisme religieux dans une perspective musulmane sur la base du Coran ». En conclusion, sont posées notamment deux affirmations:

- l’importance de la Trinité pour la théologie des religions: « c’est sur la base de la périchorèse, de la circumcessio qu’une nouvelle théologie des religions peut être élaborée ».

- L’élimination de la réciprocité avec l’islam car « le dialogue interreligieux donne l’occasion de comprendre qui nous sommes pour notre propre conversion. Il n’est pas une mission d’évangélisation, ni une stratégie de conversion, il est un témoignage de l’amour de Dieu dans le Christ. En cela, il ne saurait exiger de réciprocité. […] Ecclesia in Asia souligne l’existence de nombreuses manières de proclamer le Christ: verbalement bien sûr, mais il y a aussi des situations, dans lesquelles, la meilleure manière, c’est notre vie, notre silence, notre martyre. […] Certes, les gens qui vivent des situations de violence diront que cette vision est idéaliste, mais pour nous chrétiens, l’exigence de réciprocité ne saurait être un chemin spirituel » [14].               

            5. La Croix et toute la presse dite catholique se présentent comme objectifs, mais dans la réalité se sont rangés dans la lignée de l’islamo-chrétien. Leurs pages, de fait, sont des tribunes pour les membres du dialogue (cf. la campagne orchestrée dans La Croix, avec le concours du P. Gaudeul, à propos du « scandale de Ratisbonne »).

 7. Risque d’uniformisation de la pensée.

            Le fait nouveau est sans doute le cas de la presse dite « de la tradition ». Est-ce un phénomène ponctuel ? Ce serait à l’honneur d’un vrai journal d’opinion qui n’hésite pas à ouvrir ses colonnes à des pensées différentes de sa ligne directrice, signe de grande santé intellectuelle. Ou bien, est-ce une tactique pour éviter d’être taxé d’islamophobie sous la pression de la grande presse de plus en plus arrogante ? Ou, hélas, d’autres considérations pratiques: il faut bien vivre de l’air du temps ! Comme celle d’avoir une volonté de s’agrandir et de se moderniser. Dans ces derniers cas, ce serait beaucoup plus grave, et il y va de notre devoir d’avertir eu égard à la vérité.

            (a) D’éditorial en entretien, La Nef en arrive à publier des articles tels celui [15] sur « Massignon et les prophètes du dialogue », où le Père de Foucauld est associé à Massignon. L’homosexualité de ce dernier est évoquée avec bienveillance, parlant d’« inverti sexuel » en quête d’idéal absolu.

            (b).L’homme Nouveau s’est surpassé le 4 juillet 2009, avec l’article de Gérard Joulié: « Foucauld-Massignon, une histoire de chevalerie ». Une littérature sans fondement scientifique, où s’accumulent, dans un style grandiloquent, les poncifs tels le matérialisme avilissant de l’Occident face à une spiritualité exaltante d’un islam rayonnant.

            (c) Il est à noter que Famille chrétienne a été le précurseur en publiant une série d’articles équivoques du P. Borrmans [16].

            « Distinguer pour unir », disait Maritain; cependant, il ne s’agit pas de croire qu’il suffit de distinguer pour parvenir à une entente, laquelle risquerait d’être, finalement, dans un esprit syncrétique. On n’est jamais seul à dialoguer et la question est de savoir si les partenaires des chrétiens ont, du dialogue, la même conception qu’eux. Car si la relation intime du dialogue et de la vie, en ce qu’elle a de fondamental, apparaît dans la Bible où Dieu parle à l’homme et l’interroge, et si elle s’accentue encore dans les Evangiles, il est très important de se demander dans quel esprit les musulmans entrent en dialogue. C’est là précisément que nous interrogeons le Coran.

            La réponse est mince car deux termes coraniques seulement nous sont fournis: l’un signifie « converser » (Coran XXIX, 46) et l’autre « discuter » (Coran XVI, 125). Or le musulman doit employer les arguments mêmes que lui fournit le Coran, lequel a contesté les trois mystères constitutifs du christianisme: la Trinité au nom de l’Unicité absolue de Dieu, l’Incarnation au nom de Sa transcendance absolue, et la Rédemption car pour l’islam il n’y a ni péché originel ni mort en croix du Christ. Les critiques des dogmes chrétiens par les musulmans, d’Ibn Hazm de Cordoue, Baqillânî, Fakhr al-Dîn l-Râzî et Ibn Taymiyya jusqu’aux réformateurs du Manâr et Rashîd Ridâ, ne témoignent d’aucun désir de se renseigner sur ce qu’est le christianisme en soi, ni sur ce qu’il est pour les chrétiens.

            Il convient maintenant de rappeler les paroles du Saint Père nous précisant le sens premier, pour tout chrétien, du dialogue interreligieux: c’est l’occasion pour lui de nous rappeler comment éviter de confondre Vatican II et ce que les gens du dialogue appellent faussement « son esprit ». Dans son discours aux évêques au sujet du dialogue, il dit: « L’objectif des dialogues œcuméniques et interreligieux, différents naturellement dans leur nature et leur finalité respective, est la recherche et l’approfondissement de la Vérité. Il s’agit donc d’une tâche noble et obligatoire pour tout homme de foi, car le Christ lui-même est la Vérité (…). La bonne volonté ne suffit pas. Je crois qu’il est bon de commencer par l’écoute, puis de passer à la discussion théologique pour arriver enfin au témoignage et l’annonce de la foi elle-même ».

 

Marie-Thérèse URVOY

 
                                                     
 
NOTES

[1] Dans cette révélation divine, Muhammad se présente comme successeur des grands prophètes antérieurs et sceau de la prophétie, tout en revendiquant l’héritage biblique et évangélique, depuis Adam jusqu’à Jésus. Il y affirme restaurer le message biblique dans son authentique intégrité, en abolissant toutes les altérations commises volontairement par les descendants dégénérés et désobéissants des disciples de Moïse et de Jésus. Depuis lors, les musulmans considèrent leur prophète et ceux qui le suivent comme les véritables disciples de Moïse et de Jésus, tandis que les juifs et les chrétiens de tous les temps n’ont plus aucun droit à se réclamer de leurs prophètes et de leurs révélations respectives, car ils y ont été infidèles et ont même falsifié ces dernières.

[2] C’est surtout parmi les musulmans vivant en Occident, réformateurs autoproclamés et professionnels de l’adaptation de l’Occident chrétien et laïque, que les chrétiens engagés du dialogue choisissent leurs partenaires, et pas nécessairement parmi ceux qui réfléchissent objectivement en profondeur et qui souvent mènent leur œuvre, chez eux, en terre d’islam, avec tous les risques inhérents à leur position.

[3] Documentation catholique, 6-7-2000.

[4] Professeur de philosophie, français, soufi musulman de mère en fils.

[5] Le P. Jourdan, en homme libre, écrit son livre Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans..De comptes rendus désapprobateurs en critiques infâmantes, il finit par être expatrié aux Philippines, à 60 km de Manille.

[6] Cf D. et M.-Th. Urvoy, Abécédaire du christianisme et de l’islam. Précis de notions théologiques comparées, Paris, Editions de Paris, 2008, p. 18-23.

[7] Le Père Maurice Borrmans est passé d’un extrême à l’autre. Dans un premier temps, roulé dans la farine, du temps du cardinal Pignedoli, par la délégation musulmane (1976), il tenait depuis cette triste expérience, dans les séminaires catholiques, un discours très critique sur les textes de Vatican II. Depuis quelques années, il en est venu malheureusement à ne plus pratiquer que le discours paradoxal.

[8] Cf Maurice Borrmans, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, témoin du Coran et de l’Evangile. Préface Joël Colombel ofm. Paris, Cerf, 2005.

[9] http://www.cec-kek.org/Francais/PrayingtogetherF.pdf.

[10] C’est moi qui souligne.

[11] Depuis peu, les gens du dialogue évoquent ces différences, mais il faut noter que c’est seulement en figure de style, sans en tenir aucun compte dans leur action habituelle. C’est de la même façon qu’agissent leurs partenaires musulmans qui, depuis les débuts du dialogue, commencent leurs discours par une violente diatribe condamnant les intégristes et les actuels terroristes islamiques, afin d’être libres ensuite de critiquer, voire d’attaquer le christianisme et les chrétiens.

[12] http://www.le-sri.com/Lettre.htm

[13] Cf. l’analyse de son discours contre le Pape par C-M. Walbiner: « Analyse einiger Argumentationsmuster in der muslimischen Reaktion auf die Regensburger Vorlesung Pabst Benedikts: das Beispiel Aref Ali Nayeds”, Anstoss und Aufbruch. Zur Rezeption der Regensburger Rede Pabst Benedikts XVI. bei Christen und Muslimen, H.-O. Luthe et C.-M. Walbiner éd., Bochum, 2008, p. 41-48.

[14] Les citations de ce paragraphe sont tirés de Concorde [bulletin de la Province dominicaine de Toulouse], sept. 2009, p. 9-11. Le rapporteur conclut en marquant son émerveillement devant « un enjeu théologique passionnant ! ».

[15] Ecrit par le P. Borrmans au motif de présenter comme « trois livres à signaler » ses dernières parutions: Prophètes du dialogue islamo-chrétien. Louis Massignon, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, Louis Gardet, Georges C. Anawati (Cerf, 2009, 260 p.), Mulla-Zadé et Abd-el-Jalil, deux frères en conversion, du Coran à Jésus (Cerf, 2009, 334 p.), Ecrits mémorables de Louis Massignon (Robert Laffont, 2009, 2 vol., 1024 p.).

[16] Voir ci-dessus note 7. Celui-ci y fut introduit par son amie et collaboratrice Annie Laurent [Voir note ci-dessous]. Cette dernière est une bonne journaliste pour l’actualité mais, faute de formation en langue arabe, en islamologie et en théologie, elle vit sur deux registres incompatibles: d’une part un crypto-relativisme, que symbolise son livre Dieu rêve d’unité. Les catholiques et les religions: les leçons du dialogue (Paris, Bayard, 2005, livre d’entretiens avec Mgr Fitzgerald), et de l’autre la dénonciation de l’islamophilie dans les diverses revues « de la tradition » autour des thèmes de la Turquie européenne, de la condition des chrétiens d’Orient d’aujourd’hui, etc. Ce champ médiatique à deux niveaux antinomiques où tout est mis sur le même plan sème la confusion dans l’esprit de beaucoup de chrétiens qui ne sont ni formés ni préparés pour un juste discernement; dangereusement, le faux est offert avec le vrai; peu à peu le faux investit le vrai et la foi est entamée.

Note de l'administrateur Muhend-Christophe: Ce jugement, que je déplore, sur le travail d'Annie Laurent est excessif et n'est certainement pas le mien. C'est en grande partie grâce à Mme A. Laurent que le milieux catholique, sans illusions sur l'Islam, nous connaît. Bien entendu cela n'enlève rien à la pertinence de l'analyse du courant dialoguiste, faite ici par Mme Marie-Thérèse Urvoy, notamment sur son origine historique avant Vatican II, et son développement vers une liturgie de plus en plus déviante. Je pense même, mais c'est le point de vue d'un ex-musulman qui se refère à son ancêtre dans la foi, à savoir saint Augustin, que ce courant est à présent constitué comme une vraie hérésie dans l'Eglise catholique.

Je le dis ici, nons pas par agressivité, mais afin qu'une vraie discussion s'ouvre car il ne s'agit pas de sentiments ou de convictions personnels, mais de la Vérité qui nous a été transmise par les Apôtres; il s'agit de Celui qui nous demandera des comptes sur la foi que nous avons professée.

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comment By Notre Dame de Kabylie @ jeudi 22 juillet 2010 04:55
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comment By blaisejoin @ vendredi 24 septembre 2010 15:44
Même si elle s’y attarde moins, la constitution Lumen Gentium utilise des termes bien plus incisifs que la Déclaration Nostra Aetate pour parler des musulmans : Ainsi, parmi les hommes qui reconnaissent le Créateur tout en n’acceptant pas sa Révélation, le dessein salvifique de Dieu enveloppe « en tout premier lieu » les musulmans. La Constitution justifie ensuite cette primauté : « […] professant avoir la foi d’Abraham, [ils] adorent ‘avec nous’ (je souligne) le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. » Nostra Aetate se contente d’affirmer que « l’Eglise regarde aussi ‘avec estime’ (je souligne) les musulmans » et enchaîne sur une longue liste des raisons de cette « estime ». Eh bien ! je trouve que la constitution, – dont l’autorité est davantage contraignante –, va beaucoup plus loin. D’où l’importance de comprendre en profondeur l’enseignement conciliaire plutôt que de le rejeter cavalièrement.
Lorsque les Pères du Concile déclarent dans Lumen Gentium que les musulmans « profes[sent] avoir la foi d’Abraham » ils ne prétendent pas que ceux-ci professent effectivement cette foi ; mais plus simplement qu’ils croient la professer. Sinon la phrase aurait été : « professant la foi d’Abraham ». Ainsi, les Pères ont soin de maintenir une certaine distance entre la foi de l’Eglise et ce que croient ces gens.
Cela étant, la référence à la « foi d’Abraham » et à leur adoration « avec nous » du « Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour » n’est pas neutre. Les musulmans ont certes une conception erronée de « la foi d’Abraham », de l’unité de Dieu, de sa miséricorde et de son jugement, au dernier jour ; cependant, d’intention, c’est le même Dieu qu’ils adorent : le même et pas le même. Le Concile nous invite donc à prendre en compte la position singulière des musulmans, qui, ayant rompu avec la Révélation, persistent à adorer Dieu en référence aux traditions juives et chrétiennes qu’ils méconnaissent pourtant. Leur doctrine de la corruption des Ecritures est instructive sur ce point par son double mouvement de négation de la validité de celles-ci et de confirmation de leur origine divine. Bref, les musulmans adorent le vrai Dieu, celui de la Révélation, mais ils ne lui rendent pas de vrai culte, puisque la connaissance qu’ils en ont est faussée par leur adhésion à l’islam. En conséquence, le chrétien peut reprendre de manière particulièrement juste ce que disait saint Paul aux Athéniens : « Eh bien ! ce que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer. » (Ac 17, 23)
La déclaration Nostra Aetate ne devrait pas être trop négligée ; elle contient un enseignement propre, qui a été abondamment repris par les Papes successifs. Je ne parle pas de la longue liste des références islamiques (nécessairement déformées) à la Révélation chrétienne, mais de la seconde partie du paragraphe, particulièrement fructueuse en matière de relation avec les musulmans. Le Concile exhorte chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. » Ainsi, nous ne sommes pas invités à établir une sorte de syncrétisme islamico-chrétien, mais à œuvrer pour « la justice, les valeurs morales, la paix et la liberté ». Indéniablement, le mot pivot est celui de la paix ; car il n’y a pas de paix véritable sans la justice, le sens du bien et du mal et l’exercice de la liberté. Et la paix dans toute sa plénitude, nous la puisons en Dieu, dans sa Charité. Le chemin indiqué par Nostra Aetate est un chemin de conversion des sociétés humaines, qui, si on l’emprunte jusqu’au bout, conduit au baptême. Notre devoir est de proposer aux musulmans de l’emprunter. C’est cela le dialogue interreligieux : un préambule à l’évangélisation.
Les Papes Jean-Paul II et Benoît XVI ont proposé un autre mot que celui de « paix » pour caractériser la nature des relations que les chrétiens doivent promouvoir en direction des musulmans : la « convivialité ». L’enseignement conciliaire a de cette manière gagné en finesse.
Le 22 février 1992 au Sénégal, le Pape Jean-Paul II félicitait chaleureusement les sénégalais pour avoir su « vivre en paix, dans la fraternité et la coopération », et il résumait les bonnes relations entre chrétiens et musulmans par le terme de « convivialité ». De même, le 3 septembre 1994, recevant en visite Ad Limina la Conférence des Evêques Latins des Régions Arabes, il manifestait son soutien au Liban qui devait « rétablir la convivialité dont il a longtemps donné l’exemple. » Et le 11 mars 1997, alors qu’il s’apprêtait à les quitter, il encourageait les Libanais à persévérer dans la voie d’une « convivialité entre les cultures et entre les religions, dans une société où toutes les personnes et où les diverses communautés sont considérées à parité. »
Quant au Pape Benoît XVI, il dénonçait le 20 août 2005 les terroristes musulmans qui cherchent à « envenimer nos relations et détruire la confiance », qui veulent « s’opposer à tous les efforts de convivialité pacifique et sereine », et qui « bafou[ent] le droit sacro-saint à la vie », « sap[ent] les fondements mêmes de toute convivialité sociale. » La convivialité est réaffirmée deux fois de suite par Benoît XVI ; il la présente comme étant la condition de la vie en société, y voit le fruit de relations interpersonnelles vécues dans la confiance et le respect de valeurs morales fondamentales telles que le droit à la vie. Jean-Paul II quant à lui soulignait quelques-unes de ses caractéristiques : « la fraternité et la coopération ». Il précisait aussi que le but premièrement visé était le bien de la société, impliquant la culture aussi bien que la religion. Nous sommes donc appelés à vivre cette convivialité avec les musulmans dans nos relations de voisinage, professionnelles, ou dans nos actions collectives au service de l’Eglise, des plus pauvres, etc.

comment By blaisejoin @ samedi 25 septembre 2010 06:26
La distinction entre « foi » chrétienne et « croyance » islamique, mise en avant par Mme Urvoy est certes utile par la clarification qu’elle apporte. Et on peut regretter que les rédacteurs de la Déclaration n’aient pas été plus rigoureux dans leur choix des mots. Toutefois, n’est-ce pas excessif d’y voir l’origine de la dérive syncrétiste du dialogue islamo-chrétien ? Mme Urvoy reconnaît elle-même l’importance du facteur idéologique, celui du relativisme libéral des années 60 et 70. Alors, ne cherche-t-elle pas à incriminer à tout prix le Concile Vatican II ? L’occasion fait le larron : plutôt que la déficience du vocabulaire utilisé, c’est le désir des « dialogueux » de construire un islamo-christianisme, déjà présent parmi eux, qui a dû être décisif dans la constitution de leur théologie.

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