II. Nature de ce primat
A. L’insigne prérogative promise.
Elle répond à la foi de Pierre (louée comme insigne), est racine d’indéfectibilité ; ses effets atteignent les cieux : elle est solennisée par un changement de nom, correspondant à l’injonction (récompense de la foi) de devenir Père du peuple de Dieu (avant la Loi : Abram→Abraham ; sous la Loi : Jacob→Israël ; sous la grâce : Simon→Kephas) : sur l’Eglise de celui que le Père a révélé comme Messie, aussi universelle que l’Eglise de Dieu (Qahal Yahweh).
B. La triple métaphore.
1. Le roc. Pierre est pour l’Eglise ce que les fondations sont pour une maison, principe de stabilité et d’unité (cf. Mt 7, 24-27), or dans une société humaine, c’est l’autorité suprême qui est principe efficient d’unité affermie et stable. L’AT annonce le Messie comme pierre fondamentale et angulaire (Ps 118, Is 28, Dn 2) et Jésus s’est appliqué cette image prophétique (Mt 21, 42) : il donne à Simon le nom qui signifie qu’il est participant de cette charge suprême du Messie.
2. Les clefs. Ce symbole indique indubitablement, dans l’ancien Orient (clefs des cieux pour les dieux) et dans la Bible, non une simple fonction de portier, mais la pleine autorité. « Un enfant nous est né, un fils nous est donné. L’insigne du pouvoir est placé sur son épaule » (Is 9, 5). « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David ; et s’il ouvre, nul ne fermera ; et s’il ferme, nul n’ouvrira » (Is 22, 21-22). L’Apocalypse applique cette prédiction à Jésus : « Voici ce que dit le saint, le véritable, celui qui a la clef de David, celui qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n’ouvre » (Ap 3, 7). Le Christ reçoit tout le pouvoir du royaume de David (Lc 1, 32) et le promet à Pierre. (« Le maître garde son pouvoir souverain, mais il en délègue l’exercice à un majordome. […] Jésus est le fondement, et Pierre est le fondement ; Jésus a les clefs de David, et Pierre a les clés : l’autorité de pierre est donc celle de Jésus. Les mesures qu’il prendra sur la terre comme fidèle majordome seront ratifiées dans le ciel, c’est-à-dire par Dieu », Lagrange).
3. « Lier et délier ». (cf. Mt 18, 18) L’usage rabbinique désignait par ces mots l’office des jurisconsultes qui déclarait quelque chose défendu ou permis selon la Loi et les traditions. Mais l’usage rabbinique n’épuise pas le sens : il s’agit de tout, et la ratification est divine. (« Il faut […] prendre ces deux mots dans un sens large qui comprend toutes les applications convenables au pouvoir du majordome. Il donne les solutions spéculatives, il déclare innocent ou coupable, il punit et il fait grâce […] Ce n’est pas restreindre l’autorité de Pierre que d’en voir le principe dans le Magistère de la foi ; il est d’abord le scribe initié au règne des cieux [Mt 13, 52] et en même temps l’οικοδεσποτης auquel ce dernier était comparé, chargé de conduire ceux de la maison au but marqué par la foi : autorité doctrinale et juridiction », Lagrange).
C. La collation du primat.
« Lorsqu’ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci?” Il lui dit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime”. Il lui dit : “Pais mes agneaux”. Il lui dit une seconde fois : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? ” Pierre lui répondit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime”. Il lui dit : “Sois le pasteur de mes brebis”. Il lui dit une troisième fois : “ Simon, fils de Jean, m’aimes-tu?" Pierre fut contristé de ce que Jésus avait dit pour la troisième fois, m’aimes-tu ? Et il lui dit : “Seigneur, tu connais tout, tu sais que je t’aime”. Jésus lui dit : “Pais mes brebis”. » (Jn 21, 15-17, trad. Lagrange ; les deux mots φιλειν et αγαπαν sont utilisés comme synonymes, selon un procédé littéraire fréquent chez saint Jean pour éviter la monotonie).
En retour de l’affirmation solennelle de l’attachement à Pierre (réparation du triple reniement), Jésus confie à Pierre tout le troupeau (αρνια, προβατα), avec tous les pouvoirs du pasteur (βοσκειν, ποιμαινειν) : enseigner (Jn 10, 3 et 16, 26 : les brebis écoutent sa voix), gouverner (Jn 10, 4 et 27 : il les conduit et les défend), sanctifier (Jn 10, 9 et 28 : il donne sa vie pour elle). De même que Jésus est le Rocher et affirme que Pierre participe à cette prérogative, de même il est le Pasteur et il donne à Pierre de participer à cette prérogative.